Museon Arlaten : Le musée

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La Tarasque

Tarasque de procession

Copyright

Utilisée vers 1850
Bois, métal, toile, cuir, paille de céréale, tissu, papier, carton, peinture
150 x 380 x 183 cm
Inv. 2002.0.2413
Restaurée en 2001

Description longue

Cette effigie processionnelle de la Tarasque a été collectée par Frédéric Mistral, vraisemblablement auprès d'une confrérie. De taille plus petite que celle utilisée dans la ville de Tarascon au XIXe siècle, elle représente le dragon dompté, selon la légende, par sainte Marthe. Elle était portée par des hommes qui se glissaient sous la carapace lors des processions qui avaient lieu deux fois par an.
Ainsi, le corps de la bête est composé d'une demi-sphère recouverte d'écailles vertes, soulignées de brun et de jaune, ponctuée de piquants verts à la pointe ensanglantée, le tout étant entouré d'un bourrelet rayé rouge et blanc. L'épine dorsale est couronnée d'une crête épineuse et une longue queue horizontale en bois, peinte d'écailles, est fixée à l'arrière. A l'avant, une tête noire et ronde, à la face féroce, exhibe une bouche ouverte qui laisse voir deux rangées de dents pointues. La lèvre inférieure est ensanglantée. Sur le sommet de la tête, entre deux oreilles noires, est fixée une crinière. Enfin, deux yeux exorbités ainsi que les larges et profonds naseaux renforcent l'aspect effrayant de la bête.
La restauration effectuée en 2001 a révélé des interventions et des modifications sur la structure et l'apparence de l'effigie : à l'origine, celle-ci elle était rouge (carapace) et verte (tête) comme sur les gravures qui la représentent. Le tissu qui tombait autour d'elle était vert foncé (il est actuellement rouge). Elle n'avait pas de bourrelet mais une bande circulaire peinte, rayée de rouge et de blanc, bordée de noir en bas et de jaune vif en haut. Elle avait bien une crête dorsale mais peut-être pas de piquants. Ces éléments témoignent de la longue utilisation de cette tarasque processionnelle.
Selon la tradition orale, la Tarasque, monstre amphibie et dévoreur, terrorisait la population d'une cité qui prendra son nom : Tarascon. Voici la description qu'en fait Jacques de Voragine dans la « Légende dorée » (vers 1255) : […] un dragon moitié animal, moitié poisson, plus épais qu'un bœuf, plus long qu'un cheval avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes, qui était armé de chaque côté de deux boucliers […].
La Tarasque est donc un dragon (« drakôn », mot dérivé du verbe grec « derkomai » signifiant « regarder fixement »). Figure universelle aux lointaines racines orientales et grecques, le dragon est omniprésent dans l'imaginaire des hommes, incarnant la force primordiale, le désordre originel et permettant de comprendre la création du monde. Incarnation des forces maléfiques dans la Bible, le dragon est, comme dans le cas de la Tarasque, fréquemment lié aux rivières et à leurs débordements. Il matérialise ainsi la peur des populations face aux dangers provoqués par des éléments naturels qu'elles ne maîtrisent pas.
Certains voient aussi le prototype de la Tarasque dans le tyran Taurisque, géant vaincu en Gaule par Héraclès poussant devant lui le bétail pris à Geryon, et dont a parlé l'historien Ammien Marcellin au IVe siècle. La légende, dont les plus anciennes sources écrites datent du XII e siècle, y a associée la vie de Marthe pour ce qui ne serait alors qu'une version christianisante de l'ancien mythe grec introduit par les phocéens de Massalia.
Ainsi, la Tarasque, créature hybride, aurait été vaincue et domestiquée par la sainte venue de Béthanie après la mort de Jésus pour évangéliser la population provençale.
Cette histoire unissant une ville à un animal monstrueux et un saint libérateur n'est pas exclusivement provençale. En effet, en France, on dénombre près de 40 villes liées à un dragon. Symbole de la maîtrise urbaine sur la nature hostile, leur domestication ou leur destruction par un saint saurochtone (tueur de dragons) et civilisateur exprime aussi le passage du paganisme au christianisme, commémoré lors de processions à caractère religieux et profane au cours desquelles les habitants se rassemblent autour d'une représentation de la bête vaincue. Ces effigies naissent pour la plupart vers la fin du XIIe - début XIII e siècle, à une époque où la cité médiévale est en plein essor.
A Tarascon, les fêtes de la Tarasque doivent leurs statuts au roi René : le 14 avril 1474, celui-ci institue les « Jeux et courses de la Tarasque ». Le lundi de Pentecôte et le 29 juillet , une procession singulière à laquelle se mêle une foule en liesse, associe alors un mannequin figurant la bête accompagnée de chevaliers, les chevaliers tarascaïres, à une jeune fille figurant sainte Marthe. On attribue également au roi René la forme définitive de l'effigie « Un monstre à tête de lion avec crinière noire, carapace de tortue, armée de crocs et de dards : dents de lézard, ventre de poisson, queue de reptile, jetant par les naseaux de longues traînées d'étincelles produites par des fusées et à l'intérieur six hommes pour la porter ».
Ces jeux, courses et processions autour de la Tarasque se sont imposés au XIXe siècle comme un sujet majeur de l'ethnographie de la Provence. L'intérêt était d'autant plus fort que ces réjouissances paraissaient en voie d'extinction : les courses du lundi de Pentecôte, annuelles avant la Révolution, n'eurent lieu qu'en 1846, 1861, 1891 et étaient en train de subir des évolutions notables. Aussi en 1896, Frédéric Mistral s'est attaché à réunir les objets éclairant la légende, les rituels et à collecter l'iconographie la plus large possible de sainte Marthe et de la Tarasque. La pertinence de la collecte mistralienne vient en grande partie de la connaissance qu'avait le poète de ces fêtes auxquelles il avait dû participer enfant. Elle s'explique aussi par ses lectures, notamment celle du poème en vers de J. Desanat dont il reprendra certaines notations. Dès 1859, Frédéric Mistral avait fait résonner, dans le chant IX de  Mireille, les chansons qui accompagnaient l'effigie tourbillonnante de la Tarasque : « Ah ! quand courait l'antique sorcière, lagadigadeou ! la Tarasque ! quand de danses, de cris, de joie et de vacarme s'enlumine la ville morne, nul qui fit en Condamine, mieux que lui ou de meilleure grâce, voltiger dans les airs la pique et le drapeau ». Plus tard, en 1861, il avait même consacré tout un article à ces fêtes, paru en 1862 dans « l'Armana Prouvençau », article fortement marqué par le texte de J. Desagnat, mais d'une telle précision qu'il inscrit au répertoire des sources littéraires ce fait ethnographique. Devenue identitaire, cette fête, célébrée encore aujourd'hui, a inspiré de nombreuses représentations iconographiques savantes ou populaires qui aiguisent l'imaginaire.

La Tarasque de Tarascon est l'un des derniers dragons rituels d'Europe.