LA PROVENCE DE FAYET
Gustave Fayet, tour à tour entrepreneur, viticulteur, mécène, conservateur de musée, artiste, s’impose également comme un grand collectionneur d’avant-garde, réunissant les œuvres de Gauguin, Redon, Van Gogh, Matisse et bien d’autres.
En 1908, alors qu’il a humblement suspendu sa propre création picturale, Gustave Fayet acquiert, avec son épouse Madeleine, l’abbaye cistercienne de Fontfroide qu’il restaure, magnifie et convertit en refuge culturel. Après 1910, il reprend la peinture, le dessin et se diversifie dans les arts décoratifs.
Il voyage en Provence sur la terre de ses ancêtres dès 1920. Fasciné par les paysages et les couleurs, il partage ses impressions dans sa correspondance avec ses proches. Sillonnant les Alpilles, la Crau et la Camargue, il concrétise en 1922 son projet, déjà ancien, de « mettre en dessins » Mirèio de Frédéric Mistral.
Gustave Fayet rapporte alors des dessins préparatoires embrassant une variété de styles, reflet de son éclectisme artistique, entre académisme et grande modernité. Il les restitue à l’encre noire de Chine appliquée au calame sur soixante-douze papiers vélin montés sur carton. L’absence de couleur sublime les contrastes du territoire et exalte les forces sacrées de la nature. En hommage au poème de Frédéric Mistral, Gustave Fayet titre ses dessins par chants et y insère des extraits de l’œuvre. Mais, ne dessinant pas les personnages et changeant l’ordre du récit, il s’en émancipe pour livrer une interprétation intime de Mirèio.
« Et puis mon idée fixe est d’illustrer Mireille ! J’irai cet automne passer un mois en Camargue. J’avais lu Mireille. Mais aujourd’hui je classe ce livre parmi les plus beaux. Je suis plongé dans cette littérature provençale et je m’y sens comme poisson dans l’eau. Est-ce par atavisme ? »
Lettre de Gustave Fayet à son fils Léon, 1922
Durant plus d’un mois, entre août et septembre 1922, Fayet réalise un grand pèlerinage provençal, sur les pas de Mireille, héroïne tragique du poème éponyme de Frédéric Mistral. Sur chaque site, il esquisse sur le motif et amasse une somme considérable d’études préparatoires : dessins à l’encre de Chine, aquarelles et gouaches. Cependant, il réalise l’essentiel de son travail en atelier, y mêlant quelques dessins antérieurs, et délivrant soixante-douze planches qui accompagnent les douze chants du poème mistralien. « Je ne m’étais jamais senti une plus grande ardeur de jeunesse pour le travail. Je remplis des albums de dessins, de croquis, de notes, et j’aurai assez de documents pour les grands dessins pour Mireille que je ferai cet hiver. J’ai séjourné aux Saintes, dans les plaines salées de Camargue, dans les mas, dans les étangs où j’ai vu s’envoler devant moi un vol d’une centaine de flamants roses, dans Arles, dans les Baux, à St Rémy, à Maillane… » écrit-il à son gendre Alban.
Il utilise principalement de l’encre de Chine qu’il applique au calame, et ajoute quelques rares fois des rehauts de gouache blanche. Il fait le choix de l’absence de couleur. Pour mieux jouer avec les contrastes et valoriser les forces premières : ses dessins sont une expression de la lumière et évoquent les éléments qui agitent, animent ou caressent les paysages parcourus par Mireille.
LA PROVENCE, SA VÉRITABLE HÉROÏNE
Son parti pris est de figurer la Provence, sa véritable héroïne, par ses paysages. Nourri de symbolisme, de spiritualité franciscaine, de japonisme et de wagnérisme, Fayet réinvestit et relit l’œuvre mistralienne à l’aune de ses propres inspirations et convoque des imaginaires oniriques, dans une dramaturgie poétique, où le personnage principal est le territoire : aucune forme humaine n’est représentée. La présence de Mireille est partout mais invisible dans ces paysages vibrants, inspirés, sacrés. Comme magnifiés par une tragédie invisible. Fayet y percevait-il l’écho de ce que son ami André Suarès appelait « son puits d’ombre, sinon ses abîmes ». Car Fayet, souvent, « a paru joyeux alors qu’il ne l’était pas ».
Comme pour mieux incarner cette absence, dans leur encadrement gris-bleu, l’artiste assortit chaque dessin de citations manuscrites du poème, en français et en provençal. Gustave Fayet réalise cependant un travail de libre interprétation du poème mistralien, dont il change parfois l’ordre de l’intrigue, dans certains chants, comme en témoigne son « plan » dans une archive manuscrite. Entre illustration et réécriture, Gustave Fayet crée une nouvelle Mirèio.
"Mon idée fixe est d'illustrer Mireille" par Cécile Leblanc, professeure à la Sorbonne
Texte lu en prélude à la lecture musicale "La Provence de Gustave Fayet", le 6 septembre 2025, dans la cour du Museon Arlaten.
N.B.: Vous pouvez prolonger le plaisir de la découverte avec l'Exposition "Gustave Fayet en Provence" à l'abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon : Exposition "Gustave Fayet en Provence" 1er mars - 31 octobre 2025 - Abbaye Saint-André - Villeneuve-lez-Avignon
Pour en savoir plus : gustavefayet.fr/wp-content/uploads/2025/01/Saison-Fayet-dossier-de-presse.pdf
